Des enfers fabuleux

Lisbonne, dernière marge

Cette femme qui marche dans la nuit, un manuscrit sous le bras, le long d’une avenue déserte, a-t-elle ou non rendez-vous avec la mort ? Elle semble connaître la réponse, mais que sait-elle exactement ? Toute son existence est liée à un livre, une immense anthologie dont les pages tracent le portrait d’une époque fictive – le IIe siècle –, et tentent d’élucider les sombres mystères d’une société – la « Renaissance » – : comme le ferait une mémoire contrainte, sous la chape de plomb du totalitarisme, à se dissimuler dans l’imaginaire et le discours codé.
Or quelqu’un, à l’évidence, manipule les éléments de l’intrigue ainsi nouée : une jeune terroriste, en compagnie du policier qui a organisé sa fuite, se retrouve le temps d’un amour aux confins de l’Europe et de l’océan. C’est elle qui, par défi, invente devant nous un monde baroque et lugubre dont elle est sans doute l’émanation la plus tragique.

Alto Solo

Un jour de printemps, trois prisonniers sont libres : un lutteur de cirque, un voleur de chevaux, un oiseau. Les grilles s’ouvrent et ils sortent. Dans la capitale, ils déambulent, évitant les patrouilles de salubrité frondiste. Malgré la douceur de l’après-midi qui incite à l’optimisme, ils voient mal ce que l’avenir leur réserve. Ils s’asseyent au bord du trottoir.
Ce soir là, un écrivain se rend au concert. En compagnie d’une amie très chère il compte écouter un quatuor pour cordes. Devant le théâtre, les sections frondistes accrochent des banderoles. Elles ont organisé un meeting. Les frondistes n’apprécient pas les livres de l’écrivain et la musique de chambre leur déplaît. Dans le roman ils interviennent et ils le cassent. À l’intérieur de la musique ils pénètrent et la brisent.
C’est l’altiste qui est la meilleure interprète du quatuor. Avec art, elle mêle ses chants à ceux des autres instrumentistes, mais parfois, elle joue en solo. Elle joue seule au nom de tous. Ses cordes vibrent, et soudain le monde du frondisme ordinaire s’estompe, se transfigure. L’air devient bleu. Avant de partir pour l’exil, goûtons avec elle cet air.

Le nom des singes

À Puesto Libertad, capitale de la forêt vierge et sanctuaire désert de la révolution, la sécurité politique s’est mise à fouiller dans le passé de Fabian Golpiez qui, pour échapper aux interrogatoires, n’a d’autre solution que de simuler la folie. Un psychiatre-chaman, Gonçalves, lui offre ses services. Les séances se déroulent dans le cabinet d’un dentiste internationaliste qui collectait pour un dictionnaire les vocables indiens : le nom des singes, celui des arbres, des fourmis, etc. Sous les lianes qui ont envahi la maison, le médecin vocifère, le patient hurle. Les vrais et faux souvenirs des deux hommes se répondent puis de confondent. Derrière le mur rôde Gutierrez, le démobilisé, chassant les iguanes et le renseignement utile.

Le port intérieur

C’est dans une venelle du Tarrafeiro, sordide quartier marécageux près du port intérieur de Macau, que s »est réfugié Breughel. Membre d’une société secrète évoquée à travers les noms énigmatiques de « Paradis », « Grand-mère » ou « Les Iles », Breughel a quitté l’Occident. Il a fui avec Machado, un Brésilien, et Gloria Vancouver, l’une
des responsables de l’organisation, en détournant une importante somme d’argent. À Macau, les fugitifs ont pris la nationalité portugaise pour effacer leurs traces. Depuis, Machado est mort, mais le « Paradis » veille. Un tueur, Kotter, est envoyé en mission pour apurer les comptes et exécuter Gloria Vancouver.
Le Port intérieur gravite autour de l’interrogatoire de Breughel, situation narrative récurrente chez Volodine. Ce seront des interrogatoires successifs que le lecteur va découvrir et dont il ne pourra jamais évaluer précisément le degré de réalité. Car pour protéger Gloria Vancouver, Breughel a anticipé de longue date l’arrivée du tueur, disséminant dans son taudis des textes et des photographies devant amener Kotter à la certitude que Gloria est
morte accidentellement lors d’un séjour en Corée. Le lecteur va se retrouver pris malgré lui dans une toile d’araignée d’une finesse extrême, faite de dialogues et de monologues entrecoupés de récits de rêves.
Le Port intérieur est écrit dans une langue musicale suspendue au-dessus du silence. Théâtrale, scénique, presque gestuelle, la phrase s’arrête parfois sur l’impossibilité qu’il y a de conclure. Le point final se transforme en trou noir qui aspire tout à la fois les ruminations et les remembrances de Breughel las, exilé, et semble le conduire au silence ultime. Car Le Port intérieur, c’est le lieu même de la littérature.

Nuit blanche en Balkhyrie

Breughel a subi une lobotomie qui l’a privé du sens de la durée, mais pas de ses passions essentielles. Et, quand la guerre éclate en Balkhyrie, il n’a pas besoin de longtemps réfléchir pour choisir son camp : ce sera celui de la nuit, de la violence et de la défaite. Dans le clair-obscur lunaire, Breughel rassemble ceux qu’il aime, tous ses amis hommes, femmes, animaux, dictateurs et poupées, et il essaie de tenir jusqu’à la fin. Pour sa très chère Molly, pour la très émouvante Tariana et pour les gueux qui ont survécu, il compose des opéras et met en scène des histoires d’amour. Comme la Balkhyrie a été détruite, plus rien n’empêche d’imaginer qu’on va y instaurer, fût-ce pour quelques heures, un paradis égalitariste et fraternel. Mais l’appel des décombres est trop fort.
L’utopie sombre dans les flammes… Et seul subsiste l’au-delà : c’est-à-dire l’humour noir.

Vue sur l’ossuaire: Romånce

Le romånce appartient à la famille des formes romanesques. Sa structure musicale permet de traiter à la fois les angoisses des personnages et leur aspiration à la beauté. » Antoine Volodine. Après avoir aidé à construire une société où vivre en camp allait de soi, Jean Vlassenko et Maria Samarkande essaient de s’évader en créant des objets poétiques d’un type nouveau. Sous leur signature naissent des romånces, des narrats, des Shaggås. Ils cristallisent leur amitié amoureuse dans un recueil de narrats lumineux où apparaissent des hommes et des femmes qu’aucune distance, qu’aucun enfer ne sépare. En se mettant eux-mêmes indirectement en scène, ils font de leur livre un superbe pacte de fidélité. Puis Jean disparaît. Bien des années plus tard, dans une caserne sinistre, Jean Vlassenko et Maria Samarkande sont de nouveau en présence l’un de l’autre. Ils ont les mains liées, ils ne peuvent plus écrire, ils doivent feindre de ne pas s’être reconnus…

Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze

Qu’est-ce que le post-exotisme ?… Comment et pourquoi une littérature de rêves et de prisons, profondément étrangère aux traditions du monde officiel, a-t-elle pu exister dans le quartier de haute sécurité où pourrissent les criminels politiques ?… Quelle voix récite les livres, quelle main les signe ?… Pour donner un sens à son agonie, l’écrivain emprisonné Lutz Bassmann murmure des réponses et, ce faisant, il compose une ultime fiction. Ont prêté leur mémoire à cette entreprise intemporelle : Lutz Bassmann, Ellen Dawkes, Iakoub Khadjbakiro, Elli Kronauer, Erdogan Mayayo, Yasar Tarchalski, Ingrid Vogel.

Ilia Mouromietz et le rossignol brigand

Depuis la nuit des temps, en Russie, les bylines, ces récits épiques chantés par les bardes au son des gousli, enchantaient et terrifiaient les enfants. À l’aube du XXe siècle, les bardes se sont tus. Ce recueil est le premier à leur rendre hommage, à leur redonner la parole, mais aussi à réinventer leur univers. Comme si les bardes oubliés chantaient ici et maintenant. Ilia Mouromietz est leur héros, éternel, et moderne. Un héros éternel parce qu’à l’image des autres héros, d’origine modeste et de coeur noble, il combat le Mal éternel, en guérissant, en galopant, en terrassant des êtres fantastiques, comme le rossignol brigand. Un héros moderne, un héros des temps nucléaires, parce que dans une Russie d’aujourd’hui ravagée par les catastrophes, il vole du quartier de la Petite Centrale à celui de la Grande Centrale tel un cavalier de l’Apocalypse, parce que son père travaille dans les caves empoisonnées, et que sa mère cultive les radis amers dans les champs de ruines. Et parce que, malgré tout, il triomphe.

Des anges mineurs

J’appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j’appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir. C’est une séquence poétique à partir de quoi toute rêverie est possible, pour les interprètes de l’action comme pour les lecteurs. On trouvera ici quarante-neuf de ces moments de prose. Dans chacun d’eux, comme sur une photographie légèrement truquée, on pourra percevoir la trace laissée par un ange. Les anges ici sont insignifiants et ils ne sont d’aucun secours pour les personnages. J’appelle ici narrats quarante-neuf images organisées sur quoi dans leur errance s’arrètent mes gueux et mes animaux préférés, ainsi que quelques vieilles immortelles. Parmi celles-ci, une au moins a été ma grand-mère. Car il s’agit aussi de minuscules territoires d’exil sur quoi continuent à exister vaille que vaille ceux dont je me souviens et ceux que j’aime. J’appelle narrats de brèves pièces musicales dont la musique est la principale raison d’être, mais aussi où ceux que j’aime peuvent se reposer un instant, avant de reprendre leur progression vers le rien.