Aliocha Popovitch et la Rivière Saphrate

Depuis la nuit des temps, en Russie, les bylines, ces récits épiques chantés par les bardes au son des gousli, enchantaient et terrifiaient les enfants. À l’aube du XXème siècle, les bardes se sont tus. Après un premier recueil, Ilia Mouromietz et le Rossignol Brigand, Elli Kronauer continue à réinventer leur univers. Dans ces trois courtes histoires, de preux chevaliers galopent vers leurs épreuves et leurs récompenses, tantôt à travers les steppes éternelles aux herbes hautes de la Russie des Tsars, tantôt le long des canalisations de refroidissement de la Grande Centrale d’un après-Tchernobyl fascinant. Si vous êtes de ceux qui refusent de se résigner au désenchantement du monde, si vous pensez qu’un livre doit éblouir et intriguer, étourdir et émerveiller, entrouvrez celui-ci, et tel le costume extraordinaire du vieux mendiant fait de zibelines vivantes et de corbeaux vivants, il déploiera pour vous ses sortilèges.

Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates

Au cinquième étage de l’immeuble numéro 81 des grandes avenues du secteur de Kiev, les héros de la steppe et les ingénieurs de la centrale se retrouvent pour dîner à la table de Vladimir le Beau Soleil. Ils boivent des miels noirs, mangent des betteraves vivantes et chacun se vante, parade et raconte ses dernières batailles. Soukmane Soukmanovitch, lui, reste silencieux. Pourtant, il a accompli seul un acte très brave. Il a sauvé Kiev d’une armée de quarante mille ombres à masques de blaireau. Il est blessé. À son flanc, il a trois plaies rouges qu’il rebouche avec des poignées de coquelicots. Celui qui vous chantera les exploits de Soukmane, c’est le batelier qui sillone les marécages entre Chodga et Chalia; il faudra qu’un jour vous montiez dans sa barque. Et pour le cas où vous ne trouveriez pas la barque, Elli Kronauer a écrit pour vous ces récits de la Russie de toujours, il a réveillé ces personnages légendaires, qui maintenant circulent à cheval entre la steppe ondoyante et les ruines des centrales nucléaires.

Mikhailo Potyk et Mariya la très blanche mouette

Mikhaïlo Potyk n’aurait jamais dû quitter Kiev. Pas plus qu’il n’aurait dû pénétrer dans le royaume du roi Bacrameï et de sa fille Mariya, la très-blanche mouette. Mikhaïlo n’aurait jamais dû planter sa tente près des étangs, parmi les absinthes amères et les absinthes douces. Il n’aurait jamais dû croiser le regard de Mariya (métamorphosée en belle jeune fille pour le séduire), jamais dû l’aimer, jamais dû écouter sa voix suppliante, jamais dû l’enlever et l’épouser… Aucun des héros qui peuplent cette byline et sa Russie légendaire ne parvient à lui ouvrir les yeux. Et, quand la très-blanche mouette s’enfuira avec Iouri Ogoulievitch, le tsar des hauts-plateaux walghanes, Mikhaïlo se lancera à sa poursuite, une fois, deux fois, mille fois, sans comprendre que Mariya n’est pas du tout celle qu’il croit…

Dondog

La mort n’est qu’un passage, disent les chamanes. Après le décès, l’existence se poursuit comme avant. Simplement, le monde paraît plus crépusculaire. Les gestes ralentissent, l’intelligence décroît, la mémoire devient confuse. L’humour noircit. Ensuite, on s’éteint. Les plus combatifs réussissent à repousser longtemps l’échéance. Mais, lorsque, comme Dondog, on est très médiocrement doué en chamanisme, la survie dure peu.

Dondog marche dans une cité noire. Il vient de quitter les camps, après y avoir passé plus de trente ans. Un seul désir l’habite encore : se venger, punir les responsables du malheur. Il aimerait mener à bien de terribles représailles avant que l’obscurité le rattrape. Des noms lui trottent par la tête, des cibles qu’il faudrait frapper : Gulmuz Korsakov, Tonny Bronx, Eliane Hotchkiss. Toutefois, quand il interroge ses souvenirs, il ne comprend plus ce qu’il doit leur reprocher, à ces trois-là.

Alors, pour que sa vengeance ait un sens, il s’invente une biographie tragique et des raisons de haïr.

Sadko et le tsar de toutes les mers océanes

Parce qu’un jour de désoeuvrement et de mélancolie, Sadko le musicien sans fortune et sans or s’en est allée jouer de la harpe sur les bords du lac Ilmène. Parce que de sa harpe accordée, Sadko le musicien sans fortune et sans or a su tirer un air de beauté extrême. Parce que trois fois de suite il a repris le chemin du lac, trois fois il s’est assis sur une pierre du lac et trois fois il a remué de sa plainte mélodieuse les eaux du lac. Pour cela, au troisième jour, le tsar de toutes les mers océanes apparaît à Sadko, et, de musicien sans fortune et sans or qu’il était, il le transforme en marchand richissime, possesseur d’un trésor inépuisable et infini. Mais un soir de banquet et d’humeur fantasque, Sadko fait le pari avec ses hôtes qu’il sera capable d’acheter toutes les marchandises de tous les magasins de Novgorod. Et ça, c’est encore plus difficile que de séduire le coeur exigeant du tsar de toutes les mers océanes…

Pendant la boule bleue

Bobby Potemkine est perplexe. L’enquête qu’on lui a confiée n’est pas de tout repos. Aucune enquête ne l’est. Mais celle-là encore moins qu’une autre. Il s’agit d’enquêter sur la disparition de Lili Soutchane, l’inventeuse du feu, une très jolie brune avec un foulard rouge autour du cou et rien d’autre. Ca s’est passé pendant la boule bleue, à la troisième lune rousse, à l’époque où l’on mesurait le temps en boules, billes et bulles de couleur, et en lunes. Bobby Potemkine ne sait pas combien de boules va lui prendre cette enquête. À force d’interroger l’entourage, il n’est même plus sûr que c’est bien Lili Soutchane, l’inventeuse du feu. C’est peut-être plutôt Lili Chpolnik, la très vieille grand-mère qui héberge chez elle un orchestre de mouches. C’est peut-être aussi le crabe laineux qui tient un commerce de guimauves et de boules de gomme près de l’ancienne gare du RER détruite par une méréorite… Va savoir. Ce dont Bobby est sûr, en revanche, c’est qu’il éprouve toujours un gros faible pour Lili Niagara, la chauve-soubise.

Au nord des gloutons

Bobby Potemkine se sent bien seul depuis que son chien Djinn est parti jouer du nanoctiluphe dans un orchestre de mouches. L’animal mélomane a bien été obligé de remplacer la musicienne Lili Gesualdo : il l’avait croquée. Comme ça. En chahutant. D’ailleurs, ça arrive à n’importe qui de manger quelqu’un. Chaque jour, sans le savoir, un petit garçon ou une petite fille avale tout rond Auguste Diodon, un macaroni caché au fond de son assiette. Un autre exemple ? Djimmy Gershwin, le tigre qui sent fort le pipi, a bien du mal à se retenir quand il voit un enfant courir devant lui. Il a tendance à le confondre avec un surmulot ! Au nord des gloutons, chacun a sa propre manière de se nourrir. Jusqu’au jour où Big Katz, le crabe laineux qui a toujours envie d’aider son prochain, décide de sauver le macaroni Auguste Diodon. Il sonne à la porte de Bobby Potemkine pour lui demander son aide. Ca tombe bien. Son ami n’attendait qu’une nouvelle enquête bizarre pour se réchauffer…

Nos bébés-pélicans

Les bébés-pélicans ressemblent à des ptérodactyles chauves avec des yeux étonnés et de petites pattes palmées un peu roses et grisâtres. On en voit de plus en plus dans le quartier de Bobby Potemkine. Il restent plantés là, dans les rues, les magasins ou les maisons, toujours tranquilles et immobiles, à attendre on ne sait quoi. Même les caresses ne leur font ni chaud ni froid. Ils ne mangent ni ne fientent. Ils sont si peu encombrants que les habitants de la ville ont pris l’habitude de les emmener partout avec eux, accrochés autour du cou avec un morceau de ficelle. Jusqu’au jour où leur nombre devient si inquiétant que Lili Nebraska charge Bobby Potemkine de retrouver leurs mères-pélicans. Il doit leur dire que c’est à elles de s’occuper de leurs bébés, et pas aux habitants du quartier. Mais cette fois-ci l’enquête s’avère difficile. Car personne ne sait à quoi ressemble une mère-pélican. D’ailleurs on ne sait même pas si ça existe…

Le deuxième Mickey

Ces derniers temps, la police a disparu. Ou plutôt, elle se compose uniquement de Lili Nebraska et Bobby Potemkine. Lili pour les affaires courantes, et Bobby pour les affaires bizarres. Justement, cette nuit-là, une nouvelle affaire bizarre est peut-être en train de changer la face du monde normal. C’est une grosse maison, avec une seule porte, pas de fenêtre et un panneau stupéfiant : CHAMBRE DES GOÉMONES CHANTANTES. Elle a surgi tout à coup au bord de l’estuaire. Inutile de dire que Bobby Potemkine se fait un souci d’encre. Et comme si cette encre n’était pas assez épaisse, une goélande verte vient de le prendre pour un autre. Elle l’a appelé Mickey en se dandinant, puis elle l’a embrassé, puis elle l’a invité à venir la voir. Dans sa maison, peut-être. La maison bizarre. En temps ordinaire, le nom de Bobby est beaucoup plus Bobby Potemkine que Mickey. Mais les temps ne sont pas ordinaires. Et, pour l’amour d’une goélande verte extrêmement jolie avec un foulard noir autour du cou et rien d’autre, Bobby est prêt à tout.

La course au kwak

Seul le kwak peut gagner la course au kwak, c’est inscrit en toutes lettres dans le règlement. Pourtant, chaque année, plusieurs concurrents nagent avec vigueur à sa poursuite dans l’espoir d’arriver avant lui. Un seul d’entre eux est parvenu à le devancer et à remporter cette course : un certain Alfons Tchop. On n’en a pas parlé à la télévision ou ailleurs parce que ça n’intéresse personne, mais la police a ouvert un dossier sur l’affaire. Et Lili Nebraska a confié l’enquête à Bobby Potemkine, chargé des affaires bizarres. Bobby a essayé de se défiler, mais la jolie chauve-soubise l’a convaincu que ce n’était pas le moment de lui faire faux bond. En ville, les gens disparaissent, ceux qui restent perdent la mémoire, les champignons se croient tout permis et les météores tombent, provoquent des incendies. Même Bobby Potemkine a la mémoire qui flanche. Pas facile d’enquêter dans ces conditions…