Bardo or not Bardo
Présumant que le défunt est obligé par son karma de traverser les quarante-neuf jours du Bardo, et qu’il doit rencontrer, sur le chemin de la renaissance, de terribles visions et obstacles, un lama lit le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain, pour guider le mort et l’aider à triompher des dangers qui le menacent. Voilà le principe.
Mais que se passe-t-il lorsque le mort refuse d’écouter les conseils qui lui sont prodigués ? Ou lorsque l’existence dans le Bardo lui plaît au point qu’il ne veuille plus en sortir ? Ou lorsque le lama, au lieu de réciter le texte sacré, se met à lire à haute voix un livre de cuisine et des poèmes ? Que se passe-t-il quand au monde des mystiques se superpose le monde des fous, des révolutionnaires ratés, des imbéciles et des sous-hommes ?
L’écrivain et acteur Bogdan Schlumm, dans une solitude psychiatrique semblable à celle de l’espace noir, tente de mettre en scène les réponses à ces questions. Personne ne l’écoute. Les arbres l’entourent, les oiseaux lui fientent dessus. Il est très seul.
Nos animaux préférés
L’éléphant s’appelle Wong, il parcourt la terre dépeuplée, et les femmes qu’il rencontre – les dernières représentantes de l’espèce humaine – le désirent… Le roi s’appelle Balbutiar, il est paralysé et seul sur une plage déserte, il ressemble à un crabe énorme, et ses sujets le laissent aux prises avec les maléfices ; il ne doit son salut qu’à ses rêves… Les sirènes s’appellent Cabillebaude II ou Sole-Sole III, Aiglefine VI ou Diodonne V, des anarchistes tentent vainement de mettre fin à leurs règnes sanglants, à leurs dynasties improbables… Sur le rivage, face aux boues, les mouettes ont perdu la mémoire ; elles parlent par énigmes, elles ne sont plus que fantômes anonymes…
Imaginés par des détenus oubliés de tous, par des révolutionnaires non repentis, ces contes brefs, ces histoires souvent cruelles, se répondent et se combinent pour former des entrevoûtes : un genre qui appartient à une littérature de l’ailleurs, profondément marquée, comme ses auteurs, par l’onirisme, la violence politique et l’humour du désastre.
L’arrestation de la grande Mimille
Imaginez que, par une nuit sans lune, un poisson aux yeux d’encre laiteuse crève avec sa tête le mur de votre chambre et rote une bulle bleue, étrangement cubique et luisante. Et qu’ensuite il tende vers vous sa grosse bouche moustachue et demande : « Il y a un shérif dans la salle ? » Vous seriez surpris et vous auriez un peu peur. Surtout si ce poisson mural vous confiait ses projets d’avenir. Comme construire un shérif en bulles, par exemple, en bulles cubiques. Vous êtes surpris et vous avez un peu peur, mais vous vous appelez Bobby Potemkine et c’est vous qui vous occupez des affaires bizarres, maintenant que la police n’existe plus. Alors vous téléphonez à Lili Nebraska, en pensant à la fois à ce poisson inquiétant et aux dessins noirs qui embellissent la peau de Lili. Et, dès que la communication est établie, vous vous mettez à claquer des dents, parce que Lili Nebraska est en train de jouer une valse lente sur son violon, si mélodieuse qu’on a envie de tout oublier. Pourtant, il n’y a pas une minute à perdre. Dépêchez-vous. Les météorites pleuvent sur la ville et les poissons veulent rétablir la police. Dépêchez-vous d’imaginer.
Songes de Mevlido
On a bientôt cinquante ans. Pendant la guerre de tous contre tous, la femme qu’on aime a été assassinée par des enfants-soldats. Les années passent, la folie rôde. On fait des rêves bizarres. On a parfois l’impression d’avoir été envoyé sur Terre en mission, et d’avoir failli sur toute la ligne. La guerre est finie, mais on appartient au camp des vaincus. Avec une simple d’esprit on vit à présent à Poulailler Quatre, un immense ghetto où cohabitent mendiantes bolcheviques, réfugiés, junkies, oiseaux monstrueux et mudangs – les chamanes coréennes qui chantent pour apaiser les morts.
On pense à cette femme aimée qu’on a perdue. Il faudra voyager loin pour la retrouver. S’enfoncer dans les profondeurs de Poulailler Quatre et de ses propres rêves. Il faudra sans doute mourir à son tour pour pouvoir entendre le chant des mudangs et aller plus loin encore, jusqu’au Fouillis. On atteindra le Fouillis et on s’y fixera comme si on avait existé là depuis toujours. Mais ensuite, que se passera-t-il, ensuite ?
Belle-méduse
Tout est calme, pour une fois. La pluie de météorites a cessé, les incendies se sont éteints, Big Katz, le crabe laineux, flotte doucement sous les nuages, en suivant les conseils de son professeur de lune. C’est la nuit noire et, sous sa couette, Bobby Potemkine aimerait goûter un repos bien mérité. Il est épuisé, avec toutes ses enquêtes ! Mais voilà qu’on frappe à la porte. On insiste. Une voix désagréable annonce à Bobby qu’une certaine Belle-Méduse arrive en vue de la côte. Elle est trop large pour entrer dans l’estuaire – qui fait 50 km. Néanmoins, elle désire visiter la ville, pour enrichir sa collection d’odeurs. Elle a besoin d’un guide. Tout de suite. Et c’est Bobby qu’elle a choisi.
Haïkus de prison
Le monde est devenu plus rude. On ne peut plus comme avant contempler les fleurs des cerisiers ni philosopher avec des amis autour d’une coupe de vin. Désormais, quand on regarde les nuages, c’est à travers les barbelés. Quand on s’endort, c’est dans la promiscuité et les mauvaises odeurs. Plus rien n’est paisible. La poésie persiste en dépit des circonstances, l’humour et le détachement continuent à ordonner l’existence, mais la voix s’éraille. La voix ne cherche plus à faire preuve d’élégance. Celui qui parle veut surtout, avant d’être brisé, apporter son témoignage. En choisissant le haïku comme forme d’expression, Lutz Bassmann raconte une histoire. Il décrit les menus événements du quotidien de la prison, il donne vie aux figures qui l’entourent, il invente des personnages : l’idiot, le révolutionnaire dogmatique, le bonze désenchanté, le cannibale, et tant d’autres que de nouveaux malheurs menacent.
Avec les moines-soldats
Dans les villes-fantômes où se déroulent leurs aventures, Schwahn, Brown et Monge ne sont pas des héros exemplaires. Ils ne croient à rien, ils obéissent à leur hiérarchie avec réticence. Leurs exorcismes tournent mal, les missions qu’on leur a confiées ressemblent à la traversée d’un cauchemar. Un incendie se déchaîne à quelques mètres de Brown. Debout devant une porte d’où s’échappe une chaleur de four, Brown reste immobile. On lui a dit qu’une petite fille surgira des flammes, et qu’il devra lui communiquer quelque chose d’essentiel pour la survie de l’humanité.
Un oeuf dans la foule
Les Josette sont des écolières qui portent toutes le même prénom : Josette. Jusqu’ici, rien de grave. Mais voilà : depuis un mois, les Josette ont cessé d’aller à l’école. Elles préfèrent errer dans les rues, se rassembler sur les bords de l’estuaire, et grignoter des oeufs durs. Elles sont de plus en plus nombreuses. Quand on les questionne, elles répondent qu’elles attendent la douze millième Josette. Bobby Potemkine a beaucoup de mal à en savoir plus, car les Josette ne parlent qu’aux Josette. Heureusement, Lili Nebraska vole à son secours, comme d’habitude. Et aussi Lili Iomelli, sa voisine, qui a naguère exercé le métier de photocopieuse sans machine et en a gardé une extraordinaire richesse de vocabulaire. Lili a remarqué que les Josette se passionnent pour les oeufs. Pourquoi ? La douze millième Josette va-t-elle éclore ? Être pondue ? Et que se passera-t-il ensuite ? L’inquiétude monte dans la ville, tandis que la nuit devrait tomber, mais ne tombe pas…
Le radeau de la sardine
Bobby Potemkine s’était roulé sur le trottoir en compagnie de ses trompettistes préférées, deux louves arctiques au pelage immaculé. Lili Nebraska s’était mise en tenue de gala : bracelet de coquillages roses à la cheville, foulard vermillon autour du cou, et rien d’autre. Volgone Krof avait quitté l’atelier « Connaissance du Chou » où elle est professeur, pour venir avec son accordéon, et sa voix des steppes désolées. Jusque-là, tout était normal. Le concert de mélodies de la toundra pouvait commencer. Mais soudain, la musique s’est assourdie, les notes se sont atténuées, puis on n’a plus entendu un seul bruit, alors que l’orchestre se déchaînait toujours. – C’était déjà comme ça hier soir, a dit Zori Platipus le hibou, l’ami d’enfance de Bobby, qui venait d’arriver en radeau. C’était bizarre, ça faisait un peu peur. Il était temps que Bobby mène l’enquête.
Onze rêves de suie
À l’occasion d’une manifestation interdite, la bolcho pride, un groupe de jeunes gens se lance dans une opération gauchiste qui échoue. Ils se retrouvent piégés dans un bâtiment en flammes. Ils invoquent alors la figure de la Mémé Holgolde, une grand-mère immortelle qui a dominé leurs années d’orphelinat, de ghetto et de violence, et qui a formé leur sensibilité à la révolution mondiale et au merveilleux. Tandis que l’incendie fait rage, ils se remémorent le monde qu’ils ont connu, peuplé de soldats, d’invalides, de pogromistes, d’enfants inquiets et d’adultes qui n’ont plus d’espoir. À leurs souvenirs se mêlent les contes de leur enfance, en particulier les aventures de l’éléphante Marta Ashkarot, qui marche sans fin d’existence en existence… Et bientôt eux-mêmes deviennent des créatures féeriques : des cormorans étranges qui maîtrisent l’écoulement du temps et vivent dans le feu. Immobiles dans le brasier, ils échangent fraternellement leurs identités. Ils rêvent. Ils écoutent une célèbre chanteuse soviétique. Leurs mémoires se rejoignent. Ils sont ensemble. Pour toujours.