Les aigles puent
Un homme, Gordon Koum, revient dans une ville détruite. Toute sa famille repose sous les décombres. Lui-même, irradié, va mourir. La guerre est partout, l’ennemi indescriptible frappe sans cesse… Près de lui il remarque un pantin noirci et la dépouille miraculeusement intacte d’un rouge-gorge.Il se tourne vers eux pour parler, mais, au-delà, il s’adresse à ses enfants, à sa femme et à ses camarades disparus. Il raconte de petites histoires bizarres, cruelles, tendres, toutes marquées par un humour noir dévastateur. Et peu à peu il retrace la geste d’une communauté de fin du monde, où les faibles survivent en puisant leur force dans le rire décalé et dans une violence qu’ils savent inutile.Réfugiés, errants, sous-hommes, éclopés vivant dans leurs rêves, personnages de l’après, voilà les héros dont Gordon Koum évoque la mémoire. Il leur rend hommage parce qu’il les aime. Et aussi parce qu’ils possèdent encore, au cœur du dénuement et du cauchemar, la lumière qui fait d’eux des résistants magnifiques, des amoureux, d’authentiques et indomptables humains.
La nuit des mis bémols
Bobby Potemkine croit qu’il est assis, comme d’habitude, au bord du quai, à contempler la simple splendeur de l’estuaire et des familles iceberg qui dérivent. Mais rien n’est comme d’habitude. Jean Gouanodon, un corbeau transparent qui sent le torchon de vaisselle, vient se poser près de lui et l’interroge : « N’es-tu pas débordé par trop d’affaires bizarres ? J’en aurais une autre à te confier. Un problème de clafoutis qui mordillent. » Débordé, Bobby l’est à coup sûr. La disparition des mis bémols l’obsède, surtout qu’elle empêche Lili Nebraska, sa chavirante complice, de jouer la Cantate golde. Mais surtout, il se réveille à peine que c’est déjà la nuit. Le temps passe trop vite et n’importe comment. Comme dans un rêve. Quand Bobby se confie à Lili, celle-ci, lucide, lui propose de mener une enquête. Encore une ? Oui, mais cette fois, une enquête peu habituelle. Une enquête sur Bobby lui-même.
Herbes et Golems
» Rappelons, comme c’est l’usage, les principes formels auxquels toute Shaggå doit obéir : sept séquences rigoureusement comparables en volume et en intention ; un sujet qui privilégie l’incertitude, qui ne règle pas la question de l’action, accumule les ambiguïtés concernant l’identité et le statut du ou des auteurs ; et un parti-pris de détachement, d’intemporalité, de tranquillité poétique et même d’inertie. «
Les trois Shaggås qui composent ce livre sont des sortes de réquisitoires lyriques, en forme d’inventaires et de légendes. Des prisonnières prennent la parole du fond de leur geôle pour déclamer ou murmurer amoureusement des appellations d’herbes imaginaires ; deux détenues victimes de viols revisitent le mythe du golem à la lumière de leurs propres obsessions ; ou encore un comité de soutien, au nom de la liberté, fait l’appel des innombrables ivraies inconnues qui sont menacées par le bétail, les voyageurs et les bergers. Qu’elles soient vivantes ou disparues, toutes ces femmes témoignent de la violence des hommes, et, pour exprimer leur rupture avec le monde qui les entoure, elles inventent un langage littéraire étrange et somptueux.
Danse avec Nathan Golshem
Tous les ans, à la première lune de l’automne, Djennifer Goranitzé se rend au bord de la mer, sur une immense décharge d’ordures où le corps de son mari a été jeté par les militaires. Elle se repose après les épreuves de son voyage qui a duré des semaines. Et ensuite, elle appelle son mari, Nathan Golshem. Elle l’appelle pendant des jours et des nuits, elle frappe la terre avec les pieds, avec des morceaux de ferraille, avec les mains, elle danse. Elle construit pour eux deux une hutte avec des débris, pour qu’ils soient de nouveau ensemble, pour qu’une fois encore ils se retrouvent et partagent du temps amoureux, des souvenirs inventés et de la mémoire amoureuse. Elle danse jusqu’au sang, jusqu’à ce que Nathan Golshem revienne du néant et s’allonge sous la hutte. Il n’y a personne sur la côte, seulement quelques chiens et des mouettes. Très loin le chuchotement des vagues brise le silence. Djennifer Goranitzé et son mari ferment les yeux sous le ciel étoilé et, de nouveau, ils se parlent et ils plaisantent. Avec une bonne humeur qu’aucune lamentation ne vient contrarier, ils évoquent leurs camarades d’infortune, les combats constamment perdus, les martyrs, les déroutes, les crimes dont ils ont été témoins, victimes ou coupables. Ils rient, ils s’aiment, ils ne savent plus très bien à quel niveau de vérité ou de mensonge se situent leurs anecdotes terribles. Ils échangent tout. Il n’y a plus entre eux ni mémoire, ni absence de mémoire. Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit. Seule cette obstination de l’amour : la danse de l’éternel retour.
Moi, les mammouths
Je ne sais pas, vous, les mammouths, mais moi, je croyais qu’il n’y en avait plus depuis dix mille ans au moins. Et vous, je ne sais pas, mais les mammouths, moi, je préférerais ne pas me trouver sur leur route. Avec cette odeur qu’ils dégagent de laine mouillée et d’herbe pas très fraîche, sans parler de l’habitude qu’ils ont d’écraser les gens. En particulier les directrices de Maisons du peuple. Et les mammouths, vous, je ne sais pas, mais, pour moi, ils ne se posent pas de questions déplacées sur leurs minijupes. Mais quand on en voit, des mammouths, qui se promènent vers l’horizon au crépuscule, ça paraît bizarre et ça laisse encore pas mal de questions en suspens. Le genre de questions qui méritent une enquête. Et là-dessus, pas de doute : Bobby Potemkine, c’est encore à toi de jouer.
Black Village
« Un moment, pour nous, cela pouvait représenter plusieurs minutes, ou quelques semaines, ou encore nettement plus. » Tassili, Goodmann et Myriam. Deux hommes et une femme en guenilles, anciens poètes, anciens membres du service Action qui se connaissent à peine. Ils cheminent dans l’obscurité qui suit leur décès. La route est interminable et monotone. Ils doivent apprendre à marcher ensemble dans ce monde sans lumière où ils affrontent non seulement les ténèbres, mais aussi des bizarreries du temps, car celui-ci ne s’écoule pas de façon familière. Il s’étire ou se rétrécit, mais surtout il s’interrompt, il « n’aboutit pas ». Pour essayer de poser des repères dans la durée de leur voyage, ils se racontent des histoires. Ils aimeraient que les récits qu’ils inventent se gravent dans leurs mémoires et dessinent peu à peu un calendrier et des souvenirs qui accompagneraient leur progression vers la fin. Or, quel que puisse être le contenu de leurs histoires – aventures trépidantes, violence, vengeance, rêves, missions criminelles, explorations fantastiques -, tout s’interrompt en plein coeur de l’action. Les images naissent, couleurs et anecdotes flamboient, mais soudain une force mystérieuse intervient et cisaille impitoyablement la narration. De nouveau et en un instant, le noir se fait. Les narrats deviennent des interruptats, le roman devient une chambre d’échos. Quant à Tassili, Goodmann et Myriam, ils poursuivent leur longue marche sans savoir si un jour ils vont s’éteindre, ni si l’extinction durera le temps d’un claquement de doigts, ou mille ans.
Kree
Les mendiants terribles ont pris le pouvoir. Du monde passé, il ne reste plus grand-chose. Il n’y a plus d’électricité, des oiseaux à taille humaine se mêlent aux survivants. Les immeubles tombent en ruine et les rues sont vides. Accompagnée de sa fidèle chienne Loka et avec l’aide de Myriam Agazaki, mi-sorcière mi-voyante, Kree essaie d’oublier ses existences antérieures et de ne pas sombrer dans un nouveau cauchemar. Portée par un puissant souffle romanesque, Manuela Draeger poursuit dans ce nouveau roman l’élaboration d’un univers unique en son genre.
Débrouille-toi avec ton violeur
Débrouille-toi avec ton violeur est un recueil de textes écrits et traduits par des femmes révoltées, fortes, indignées par l’injustice et la laideur. Miaki Ono s’insurge contre la bestialité de tout acte sexuel et la mise en condition des filles pour qu’elles acceptent comme étant naturel d’être pénétrées par des mâles. Molly Hurricane, plus politique, est en révolte contre les vainqueurs éternels et leurs mensonges, contre ceux qui ont le pouvoir. Maria Soudaïeva, poétesse inspirée entre toutes, est en insurrection contre tout ce qui existe, contre le réel, contre la mort, et pour une alliance onirique et guerrière entre petites sœurs. Très distinctes, ces voix se rejoignent dans l’affirmation d’un féminisme incendiaire. « J’aime ces plaintes horrifiées, ces appels, ces chants poétiques, ces fulgurances. Personnellement, je n’ai aucune raison de mettre des bémols à ces puissantes clameurs. » Antoine Volodine
Arrêt sur enfance
Dans un monde où réalité et cauchemar se confondent, une vingtaine d’enfants perdus sommeillent dans le dortoir d’un camp. Le jour ne se lève pas. Magda, la seule à pouvoir remettre en mouvement la mécanique du temps, vient de mourir. Elle savait où et comment, nuit après nuit, accomplir le rituel criminel nécessaire pour que les ténèbres se dissipent. À son tour, Yaki va tenter de reproduire les gestes terribles qui permettent à la lumière de renaître. En compagnie de Tatiana, il entre au cœur des rêves où se côtoient descendants d’humains, démons et momies. Mais l’obscurité s’est introduite en Yaki et, quand il retrouve le dortoir endormi, la nuit continue. Manuela Draeger appartient à une communauté d’auteurs imaginaires. Aux Éditions de l’Olivier, elle a publié Onze rêves de suie en 2010, Herbes et golems en 2012 et Kree en 2020. Arrêt sur enfance est son ultime livre. Suivra ensuite un 49e opus, Retour au goudron, du collectif Infernus Iohannes, dernier titre de l’édifice post-exotique, œuvre littéraire singulière qui se déploie sous plusieurs signatures et dont le porte-parole est Antoine Volodine.